Deux citadins aux champs

Auteur d’une thèse de doctorat sur l’organisation des circuits courts, le sociologue Jean-Baptiste Paranthoen poursuit ses recherches sur les mutations sociales de l’agriculture contemporaine, en étudiant le parcours de ces jeunes urbains devenus paysans. Dans un article paru en 2014, il propose une réflexion sur les dispositions et les ressources qui permettent à deux citadins issus des classes moyennes de s’engager dans une exploitation maraichère. En voici un extrait.

* * *

Installés en GAEC en maraîchage biologique depuis 2009 et 2010 sur une exploitation de 4,5 hectares, Pierre et Matthieu se sont rencontrés en seconde générale dans un lycée du XVe arrondissement de Paris, lieu géographiquement très éloigné des mondes ruraux et agricoles.

Pierre est fils d’indépendants. Après des études à l’école Boulle, son père, enfant de commerçants, connaît une grande réussite professionnelle à travers la création d’une agence publicitaire, ce qui lui permet de se constituer un important patrimoine mobilier et immobilier légué en partie à Pierre après son décès en 1996. Sa mère, qui n’a pas suivi d’études supérieures, travaille dans la restauration et devient propriétaire de son propre restaurant dans le IXe arrondissement de la capitale. La trajectoire familiale de Matthieu se manifeste davantage par l’accès à des postes qualifiés de salariés dans la fonction publique diplômée dans une ville moyenne de province : son père est professeur de français au collège et sa mère infirmière. C’est après leur séparation que Matthieu rejoint Paris accompagné de sa mère et de sa soeur.

L’observation des bulletins scolaires de Matthieu montre qu’il développe un rapport « compliqué » à sa scolarité et plus particulièrement au moment du lycée. Elle laisse apparaître une défiance passive vis-à-vis de l’institution qui se matérialise par une « désinvolture » et un nombre d’absences « très élevé » rendant difficile son évaluation à l’aune de résultats jugés « inquiétants ». Son maintien dans la filière générale, qui se fait au prix de trois redoublements, témoigne d’une stratégie familiale d’investissement particulièrement intense et d’autant plus visible qu’elle doit faire face à des injonctions d’orientation très fortes. Son parcours scolaire qui se conclut en 2004, par l’obtention du baccalauréat littéraire au rattrapage à l’âge de 21 ans, contraste avec celui de sa soeur, bonne élève, qui poursuit sa scolarité jusqu’à l’obtention d’un master 2 de sociologie.

Pour Pierre, fils unique, l’investissement familial dans l’institution scolaire s’accomplit d’abord dans les stratégies de placement qui l’amènent à connaître trois collèges en quatre ans et deux lycées en trois ans. Les menaces de redoublement le conduiront par exemple à poursuivre une partie de sa scolarité dans un collège privé hors contrat très réputé des quartiers bourgeois parisiens. Il obtiendra le baccalauréat littéraire au rattrapage et son faible investissement en première année de philosophie le mènera à abandonner rapidement l’université.

Après quelques tentatives avortées dans la restauration, Pierre se dirige finalement assez rapidement vers l’agriculture. Secteur d’activité qui réactive des pré-dispositions familiales à l’aventure indépendante, ses parents ayant également tous deux investi des domaines professionnels différents de ceux de leurs parents respectifs. Cet horizon agricole semble de surcroît d’autant plus réalisable qu’il rentre en résonance avec la trajectoire de son grand-père maternel qui, une fois devenu bachelier dans les années 1950, quitte l’univers familial de la bourgeoisie parisienne pour créer un élevage de volailles dans le sud-ouest de la France et se consacrer à l’écriture de poèmes. En outre, les vacances et les week-ends passés dans le manoir acquis par ses parents dans un village rural de l’Ouest de la France participent à une première forme de familiarité aux espaces ruraux et agricoles. Bien qu’intermittent et d’ordre récréatif, cet ancrage local devient une ressource qui permet à sa mère de lui négocier, en 2004, un premier stage de six semaines chez un couple d’agriculteurs rencontrés sur un marché à proximité de leur manoir.

Si Matthieu n’a fait qu’envisager une inscription en lettres pour devenir professeur de français « comme son père », sa première expérience professionnelle après le bac lui donne un aperçu de l’écart entre ses prétentions professionnelles et les postes qu’autorise son titre scolaire. Standardiste, réceptionniste de nuit dans la clinique privée où travaille sa mère, il éprouve la précarité notamment affective que peut engendrer le travail nocturne et de façon concomitante, le rétrécissement de ses aspirations sociales, lesquelles se confrontent aux possibles que constituent les trajectoires des membres de son groupe commun de pairs. Après des études dans le secondaire, deux de ses amis s’inscrivent dans des classes préparatoires aux grandes écoles et un troisième se dirige dans le domaine de la restauration dans la lignée de ses parents en tant que serveur. L’agriculture comme possible professionnel se cristallise alors par l’intermédiaire de Pierre, en contrat d’apprentissage dans une exploitation maraîchère de la Sarthe. C’est sur cette même exploitation qu’il effectue à l’été 2005 son premier emploi dans le domaine agricole en compagnie de son ami, retrouvant ainsi l’espace rural, qui ne lui est pas tout à fait étranger pour avoir vécu pendant quelques années avant la séparation de ses parents dans un petit village rural du Sud-Ouest de la France.

[…] L’exemple de Pierre et Matthieu montre que la mobilisation du capital social dans sa dimension familiale ou amicale constitue autant d’occasions pour multiplier les expériences d’altérité. Ce moment d’apesanteur peut dès lors prendre toute son ampleur à la campagne, réceptacle de la manifestation de la réalisation de soi en conformité avec leur appartenance d’origine. En effet, l’enfance passée avant la séparation de ses parents pour l’un, la vision récréative acquise pendant les week-ends et les vacances dans le grand manoir secondaire acheté par ses parents pour l’autre, les conduisent à valoriser la campagne comme « réserve culturelle » entendue comme « cadre d’un style de vie non prédateur et non-destructeur, affranchi des modes de consommations urbaines, respectueux des rythmes et des équilibres naturels » (Chamboredon, 1980, p. 119).

C’est donc moins le déclassement que la mobilisation de capitaux autres que scolaires, qui d’une certaine manière pousse Pierre et Matthieu à tenter leur chance dans un secteur assez proche pour être accessible et assez éloigné pour satisfaire l’aspiration à se réaliser par soi-même.

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