Consommation et distinction : l’exemple des AMAP

Comme le montrent, pour le plateau de Millevaches, les travaux des géographes de Limoges, le développement des AMAP participe des dynamiques sociales que l’on observe dans les espaces ruraux. Dans cet article paru en 2013, le sociologue Jean-Baptiste Paranthoën explique, à partir de l’étude d’une AMAP du centre de la France, que le recrutement de ses consommateurs se fait principalement parmi les classes moyennes et que la proximité culturelle qui unit les consommateurs et les producteurs fait courir le risque d’un entre soi distinctif.

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« C’est des gens cultivés qui sont dans l’AMAP »

Créée en 2009, l’AMAP de Saint-Raphaël-du-Bois compte à ses débuts 11 producteurs (légumes, pain, lait, œufs, viandes, fromages, etc.) et 56 consommateurs. […] D’une faible densité (42 habitants au km2), le canton de Pigné est historiquement composé d’une forte proportion d’ouvriers, ce qui le distingue du reste du département. Principalement minier (ardoise et fer) jusqu’à la fin des années 1980, ce maillage industriel est aujourd’hui marqué par une forte implantation de l’industrie plasturgique, ce qui lui vaut le surnom de « petite capitale du plastique dans l’Ouest » et contribue au maintien de l’emploi ouvrier.

Dans ce territoire rural, marqué par une forte présence ouvrière et une diminution régulière du nombre d’agriculteurs, on observe une expansion des services publics après la Seconde Guerre mondiale, puis des secteurs de l’enseignement et de la santé (ouverture de structures médico-sociales dans le chef-lieu de canton, par exemple). Se développe alors, à partir de la fin des années 1970, une population salariée relativement stable économiquement et davantage dotée culturellement.

Comme l’attestent les résultats d’un questionnaire, ce sont quasi exclusivement des membres de cette petite bourgeoisie qui adhèrent à l’AMAP. En effet, alors que les ouvriers, retraités et inactifs, constituent 68 % de la population du canton, ils ne représentent que 18 % des membres de l’AMAP. À l’inverse, les professions intermédiaires ainsi que les cadres et les professions intellectuelles y sont surreprésentés : 67 % des adhérents à l’association sont issus de ces groupes, qui ne forment pourtant que 9 % de la population locale. Parmi eux, les cadres de la fonction publique et les professions intermédiaires de l’enseignement et de la santé sont particulièrement nombreux. Le recrutement de l’AMAP se fait donc au sein de la « petite bourgeoisie rurale renouvelée, cadres et membres des professions intermédiaires dotés d’un capital culturel relativement important.

Les retraités consommateurs de l’AMAP répondent eux aussi aux caractéristiques sociales relatives à la petite bourgeoisie rurale, comme le montre l’exemple de Claudette. « Amapienne », elle a été pendant longtemps professeure de mathématiques au collège public de Pigné. Elle est aujourd’hui à la retraite dans la commune où a lieu la distribution des produits de l’AMAP. Son mari, toujours en activité, est directeur d’un centre de formation de professeurs à l’université catholique de l’Ouest. La relative aisance économique que lui offre sa pension de fonctionnaire de l’Éducation nationale lui permet de soutenir financièrement des causes, principalement écologiques, et de s’approvisionner via l’AMAP sur une période de six mois. […]

Affinités électives entre producteurs et consommateurs

Au-delà de la seule dimension économique, l’accès à ces modes d’approvisionnement renvoie également à une représentation spécifique de l’alimentation, qui est elle-même dépendante de la position sociale. Une sélection sociale implicite est au principe de la constitution de l’AMAP : l’accord tacite autour d’une acception nutritionnelle de la nourriture permet aux producteurs et aux consommateurs de s’entendre. […]

L’AMAP, qui constitue le support d’une alliance entre des personnes issues du même canton, matérialise la création d’un groupe identifié comme tel au sein de l’espace local. Conjointement à l’accord tacite sur la fonction de l’agriculture s’opère la constitution d’une frontière symbolique qui tend à mettre à distance des amapiens les autres groupes sociaux. Ainsi, bien qu’ils partagent la même activité professionnelle, Guillaume souligne l’écart qui le sépare des autres agriculteurs du canton : « Les questions et les comportements des agriculteurs, ça me déçoit. Moi, je me reconnais mal dans le milieu agricole, c’est pour ça que je ne fréquente pas d’agriculteurs. Je te parle en termes d’enrichissement. »

[…] Ainsi, l’adhésion à l’association s’inscrit dans un processus de distinction dont la capacité d’introspection serait le corollaire ou le préalable nécessaire. « À double titre oui, précise Claudette. Tout le monde n’est pas rentré … Aujourd’hui, depuis un an, y a un changement des gens de la base, du peuple, qui se posent des questions mais qui disent que le bio, c’est cher. Mais par contre, ceux qui ont fait la démarche bio depuis plus de dix ans, ce sont ceux qui ont réfléchi sur leur vie. Alors pour une raison ou pour une autre. Alors quand tu réfléchis à ta vie, tu réfléchis sur tes relations, sur quel sens donner à ta vie et là-dedans rentrent tes amis et ta relation avec les autres. »

La mise à distance symbolique évoquée ici se réalise concrètement dans le recrutement ainsi que dans le départ de certains membres de l’AMAP. Aux amapiens qui « réfléchissent » et font preuve de réflexivité s’opposeraient les « gens de la base, du peuple », qui eux seraient attentifs au prix de l’alimentation avant de l’être à sa qualité. En fait, « l’auto-subsistance et son substitut, l’approvisionnement direct, et, plus généralement, l’ensemble des indicateurs qui témoignent d’un “sur-travail domestique” consacré, entre autres, à l’alimentation » [Claude Grignon] des classes populaires rendent peu probable l’adhésion à un dispositif rapprochant les producteurs et les consommateurs.

De même, le renforcement de l’entre-soi au sein de l’association participe à l’exclusion de ceux qui partagent moins les ressources détenues par la plupart des membres. Le couple formé par Patrick et Dorothée illustre bien cette situation. Originaire du canton, après avoir obtenu un brevet de technicien agricole en aménagement de l’espace, Patrick alterne entre les petits boulots d’intérimaire à l’usine et les périodes de chômage. Au moment de la création de l’AMAP, le couple habite depuis plus de trois ans en face de ce qui deviendra le lieu de distribution des produits de l’association. Malgré cette proximité, Patrick ne s’y rend que très rarement pour récupérer leurs produits. C’est Dorothée qui s’en charge la plupart du temps. En formation pour devenir assistante sociale, elle est intéressée dès le départ par l’initiative et se rend aux réunions d’information qui ont lieu à la mairie. À de nombreuses reprises, je vois Patrick passer devant le lieu de distribution pour rejoindre des amis au bar du village sans s’y arrêter. Les amapiens sont d’ailleurs un sujet de moquerie pour les habitués de ce bar – ainsi, Cyril, vendeur de matériel écologique dans une grande surface, qui déclarait en 2012 : « Quand on était au bar, ça nous faisait bien marrer de voir les amapiens se dépêcher pour prendre leur panier. » La séparation du couple (l’activité de Dorothée la contraignant à partir exercer en ville) conduit à la désinscription de Patrick.

En même temps que s’effectue une sélection qui participe à l’homogénéisation sociale du groupe, la création d’un entre-soi se consolide et s’expérimente notamment au moment des distributions. Celles-ci sont hebdomadaires et ont lieu dans un ancien restaurant prêté par la municipalité, qui est situé sur la place du village de Saint-Raphaël-du-Bois. La distribution offre l’opportunité de montrer le « dynamisme local » des adhérents, dans le cadre d’une démarche de mise en scène publique éloignée de l’univers des supermarchés qui sont, eux, le symbole de l’anonymat. L’organisation de la distribution est également pensée pour favoriser les échanges entre les producteurs et les consommateurs. L’absence d’échange monétaire permet par exemple aux premiers de ne pas rester derrière leur stand pour surveiller leur caisse comme sur les marchés de plein vent, encourageant ainsi les interactions au sein desquelles les différences entre les agriculteurs et les autres membres du groupe sont estompées. Ces moments sont l’occasion d’étendre son réseau de sociabilités, de faire des rencontres.

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