Oiseaux des forêts

Le 23 mars dernier, nous avions invité Stéphane Duchâteau, membre du Groupe Ornithologique des Pyrénées et de l’Adour, à participer à la discussion qui avait suivi la projection du Temps des forêts. Pour prolonger la réflexion sur la place des oiseaux dans les forêts pyrénéennes, il a rédigé une note synthétique qui en appelle à une gestion forestière  plus respectueuse de la biodiversité.

Le Laboratoire de Villages tient à le remercier chaleureusement pour ce travail, qui nourrit et prolonge utilement la séance de mars. Il nous offre également l’occasion de préciser que nous aurons un grand plaisir à recevoir d’autres propositions de contribution que nous étudierons avec intérêt.

* * *

Gestion de la forêt pyrénéenne et préservation des oiseaux

Stéphane DUCHATEAU

Ce petit texte a été élaboré à l’occasion de la projection du film Le temps des forêts de François-Xavier DROUET, le 23 mars 2019 à Etsaut. Il se propose de faire un rapide tour d’horizon sur la forêt pyrénéenne, les oiseaux qui y vivent, l’impact de l’exploitation forestière sur l’avifaune et les mesures préconisées pour atténuer cet impact.

Prenons un peu de recul…

Les forêts couvrent 30% seulement de la surface du globe, mais rassemblent pas moins de 75% de la production biologique primaire et 80% de la biomasse végétale sur Terre. Le milieu forestier doit donc être considéré comme l’un des plus productifs parmi les différents habitats naturels. On estime que 77% des espèces d’oiseaux utilisent la forêt comme habitat (pas forcément principal) à un moment de leur cycle annuel.

Les forêts couvraient à l’origine environ 80% de la surface des zones tempérées et boréales européennes. Les premiers défrichements résultant de l’occupation humaine ont débuté il y a environ 8000 ans en zone méditerranéenne, puis ont affecté le reste de l’Europe à partir de -5000 ans. La diminution de la superficie boisée a atteint son paroxysme à la fin du XIXe siècle, avant que les mesures de préservation de la ressource, associées à la diminution des populations rurales, ne permettent une nouvelle augmentation de la surface des forêts. Malgré cette tendance toujours en cours, les surfaces actuellement boisées en Europe ne représentent que le tiers des forêts présentes initialement.

Les forêts pyrénéennes ont elles aussi été marquées par ces grandes étapes, avec une diminution progressive de leur surface au fil des siècles en raison des défrichements pour libérer de l’espace à vocation agricole (notamment pastorale). La surpopulation ayant touché la région au cours du XIXe siècle, a de plus abouti à une surexploitation de la ressource, mettant en péril l’avenir des forêts. Les mesures prises par l’administration forestière, l’exode des populations et les évolutions économiques et industrielles ont ensuite permis d’inverser cette tendance.

La couverture forestière est actuellement assez disparate d’une vallée ou d’une région pyrénénenne à l’autre. Dans les Pyrénées-Atlantiques, le maintien d’une forte activité pastorale a freiné la tendance au reboisement des montagnes, celle-ci étant plus flagrante ailleurs (Navarre, Ariège, etc.).

Malgré les contraintes du relief, l’exploitation de forestière concerne (ou a concerné dans le passé) la plus grande partie des forêts de montagne. Un travail d’inventaire des « vieilles forêts pyrénéennes », réalisé dans l’ex-région Midi-Pyrénées, n’a permis d’identifier que 7000 hectares, soit 2% seulement de la surface des forêts de montagne concernées. Trois critères doivent être cumulés pour caractériser ces « vieilles forêts » : elles doivent être anciennes (leur état boisé est continu depuis au moins le milieu du XIX° siècle), présenter des peuplements ayant atteint les stades terminaux du cycle sylvigénétique, et ne pas être exploitées ou ne plus l’avoir été depuis une centaine d’années.

Les oiseaux des forêts pyrénéennes

Environ 70 espèces d’oiseaux forestiers se reproduisent dans les Pyrénées, soit la majorité des 84 espèces forestières présentes en France. Le « paysage sonore » des forêts pyrénéennes est dominé par deux espèces abondantes, omniprésentes dans tous les types de forêt : le Pinson des arbres et la Mésange noire. Des espèces patrimoniales, certaines prestigieuses, peuplent les forêts du massif : Grand Tétras, Pic à dos blanc, Chouette de Tengmalm, Merle à plastron, Venturon montagnard… Certaines constituent des « reliques glaciaires », «  piégées » en montagne suite au recul vers le Nord des forêts à caractère boréal, après le réchauffement ayant suivi les dernières glaciations.

Des études récentes par points d’écoute ont montré une faible différenciation de l’avifaune des hêtraies, hêtraies-sapinières et sapinières, mais une forte originalité de celle de la pineraie à crochets. Ce dernier type de forêt, implanté à l’étage subalpin, se caractérise par sa faible densité en arbres (« pré-bois » à fort effet de lisière) qui permet la présence d’oiseaux de milieux semi-ouverts en plus des espèces typiquement forestières.

Dans les Pyrénées occidentales, les oiseaux forestiers n’échappent pas à un phénomène classique en écologie montagnarde : on observe une diminution avec l’altitude du nombre d’espèces (-30% en moyenne sur 1600 m de dénivelée) et d’individus (-20% sur 1600 m).

Caractéristiques de l’habitat importantes pour les oiseaux

Chaque espèce (animale ou végétale) recherche des caractéristiques du milieu qui lui sont propres. Il existe ainsi des espèces d’oiseaux « exigeantes », dites « spécialistes », et d’autres « généralistes » (tel le Pinson des arbres). Les espèces spécialistes sont souvent les plus menacées car leurs habitats sont de moins en moins nombreux.

Un bon exemple d’espèce « spécialiste » est fourni par la Chouette de Tengmalm, issue des forêts boréales et trouvant dans les Pyrénées la limite sud-ouest de son aire de répartition européenne. Dans les Pyrénées occidentales, on ne la trouve généralement que dans des forêts au-dessus de 900 m d’altitude, en exposition froide (pour échapper aux températures trop chaudes), à sapin majoritaire (pour se cacher des prédateurs), avec un sous-bois dégagé ou présence de clairières/lisières (pour pouvoir chasser) et de nombreuses cavités d’arbres (où elle se reproduit) ; des « patches » de plusieurs centaines d’hectares (permettant l’installation d’un noyau de plusieurs mâles) lui sont également nécessaires. Spécialisée dans la capture des micromammifères forestiers (mulots, campagnols…), elle n’est de plus guère présente dans les vallées béarnaises que lors des années de grande abondance de ses proies, consécutives à une forte production de faînes (fruits du hêtre) au cours de l’automne précédent…

Il est donc évident que toutes les forêts ne se « valent » pas, un habitat « banal » et homogène ne pouvant convenir qu’à des espèces généralistes. La seule présence du couvert forestier n’est en aucun cas garante de la préservation des oiseaux forestiers !

Divers facteurs déterminent la présence des espèces : citons l’altitude, l’exposition du versant (parfois), l’âge et la composition du peuplement, sa diversité structurale (recouvrement des différentes strates de végétation), la présence ou non de micro-habitats (clairières, chablis…), de bois mort et de cavités d’arbres.

On relèvera l’importance des stades matures des peuplements, mais aussi des stades très jeunes, tous deux fournissant des ressources-clé généralement peu abondantes en forêt : bois mort et arbres à cavités (stades matures), strate arbustive fournissant couvert et arbustes à baies (stades très jeunes).

En supprimant les derniers stades du cycle sylvigénétique (stades de maturation et de dépérissement), l’exploitation forestière restreint fortement la capacité d’accueil du milieu. Des études réalisées en Allemagne ont mis en évidence ce phénomène, en comparant les peuplements d’oiseaux de deux forêts de hêtres :

  • en forêt exploitée, la richesse totale était de 20 espèces et l’abondance totale de 34 couples pour 10 hectares ;

  • en forêt ancienne jamais exploitée, la richesse atteignait 32 espèces et l’abondance totale pouvait augmenter jusqu’à 153 couples/10 ha !

L’importance des cavités d’arbres

En Europe, pas moins de 71 espèces d’oiseaux installent leurs nids dans des cavités d’arbres. Ainsi, en forêt, de 45 à 60% des couples d’oiseaux recensés sur une surface donnée sont cavicoles : Etourneau, mésanges, Sittelle, grimpereaux, chouettes… sont dans ce cas. Les cavités sont également utilisées par des mammifères (Loir, Martre, Ecureuil, Chauve-souris…), des hyménoptères, etc.

Ces cavités peuvent être naturelles ou creusées par des Pics pour s’y reproduire ou y dormir. Six espèces de pics sont présentes dans les Pyrénées : Pic vert, Noir, Epeiche, Epeichette, Mar, à dos blanc. Mais les cavités naturelles ne se forment généralement que sur de vieux arbres (˃ 130-200 ans), un âge qu’ils atteignent rarement en forêt exploitée. De même, un certain diamètre minimal est nécessaire pour que les pics puissent creuser leur loge (variable selon l’espèce). Ils privilégient les arbres à bois tendre : merisier, hêtre, ou chênes ou pins dépérissants.

Le manque de cavités est un facteur limitant important pour les oiseaux forestiers : l’augmentation parfois spectaculaire des densités, constatée dans maintes études suite à la pose de nichoirs, vient le prouver.

Des menaces nombreuses

De nombreux facteurs peuvent concourir, souvent de manière additionnelle, à l’altération du milieu forestier en tant qu’habitat pour les oiseaux et la faune sauvage en général : fragmentation des espaces boisés (réduisant la connectivité entre noyaux de population), régularisation des peuplements et uniformisation du milieu (exemple : fermeture des clairières, dégradation des lisières par surpâturage), manque de bois mort et d’arbres à cavité, manque d’arbres de gros diamètre, introduction d’essences exotiques telles que le Chêne rouge ou l’Epicéa (les plantations manquent de diversité structurale et d’espèces d’arbres), travaux en période de reproduction (destruction des nids ou dérangement entraînant l’échec des reproductions), développement des loisirs (engendrant une quiétude insuffisante, nécessaire à certaines espèces).

Quelques mesures pouvant s’intégrer à la gestion forestière courante

S’il est probable qu’une forêt exploitée ne pourra guère conserver la même richesse en espèces et abondance en individus qu’un boisement laissé depuis toujours en libre évolution, un ensemble de mesures de gestion permet généralement le maintien d’un peuplement d’oiseaux diversifié et abondant. Ainsi, les spécialistes préconisent de :

  • privilégier le mélange d’essences (chez nous il s’agit de préserver les essences « secondaires » telles que le merisier, puis de favoriser le hêtre en sapinière et le sapin en hêtraie !) ;

  • conduire le peuplement en futaie jardinée pied à pied (aboutissant à une structure irrégulière ressemblant à la forêt climacique, et convenant au maximum d’espèces) ;

  • maintenir 100% du bois mort sur pied ou au sol (sauf si danger avéré pour la sécurité des personnes) ;

  • maintenir tous les arbres à cavités identifiés, ainsi que les arbres porteurs de nids de rapaces ;

  • maintenir un nombre significatif de gros et très gros bois (diamètre ≥ 50 cm). Par exemple, ≥ 30 hêtres de + de 50 cm de diamètre à l’hectare sont nécessaires pour le Pic à dos blanc, d’après les études réalisées en Navarre ;

  • conserver ou restaurer les micro-habitats (clairières, zones humides, mares…) et les lisières ;

  • généraliser les coupes hors période de reproduction (avril-juillet en montagne), notamment autour des sites de reproduction d’espèces sensibles (rapaces, tétras…) ;

  • refermer les pistes de débardage après exploitation (pour empêcher leur fréquentation ultérieure par les loisirs motorisés) ;

  • ne pas réaliser de nouvelles dessertes impactant les zones vitales pour certaines espèces sensibles (Grand Tétras par exemple).

La définition d’un réseau cohérent d’îlots de sénescence laissés en libre évolution, ainsi que le maintien hors exploitation des dernières parcelles de « vieilles forêts » pyrénéennes, permettraient enfin de constituer une trame d’espaces à fort potentiel de biodiversité forestière, à même de jouer le rôle de « pépinières » pour alimenter les boisements environnants.

Bibliographie consultée

DUCHATEAU S., 2017. Les oiseaux forestiers nicheurs des Pyrénées occidentales françaises : analyse globale des peuplements. Le Casseur d’os, 17 : 57-78.

MIKUSINKI G., ROBERGE J.M. & FULLERR.J. (Ed.), 2018. Ecology and Conservation of Forest Birds. Cambridge University Press.

SAVOIE J.M., BARTOLI M., BLANC F., BRIN A., BRUSTEL H., CATEAU E., CORRIOL G., DEJEAN S., GOUIX N., HANNOIRE C., LARRIEU L., MARCILLAUD Y., VALLADARES L., VICTOIRE C., 2015. Vieilles forêts pyrénéennes de Midi-Pyrénées. Deuxième phase. Evaluation et cartographie des sites. Recommandations. Rapport final. Ecole d’Ingénieurs de Purpan/DREAL Midi-Pyrénées.

STAES J. (Coord.), 1999. La forêt en Pyrénées-Atlantiques. Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, non paginé.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Site Web créé avec WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :