Être d’ici ?

En mars, nous avons accueilli Greta Tommasi, docteure en géographie de l’université de Limoges, et auteure d’une thèse sur les migrations dans deux zones rurales : le plateau de Millevaches en Limousin et la Sierra de Albarracín en Aragon.

La description qu’elle mène du renouvellement démographique dans les territoires ruraux nous a semblé particulièrement éclairante pour comprendre des processus sociaux à l’œuvre en vallée d’Aspe.

Si vous n’étiez pas dans l’ancienne école de Borce le 17 mars dernier et que les travaux de Greta Tommasi vous intéressent, pas d’inquiétude. Voici de larges extraits d’un article paru en 2015 dans la Revue POUR (dont l’accès en ligne reste payant).


[La Montagne limousine] avait déjà connu des installations de néoruraux dans les années 1970 et cette première vague migratoire, difficile à quantifier mais statistiquement insignifiante, a été un prélude aux installations des décennies suivantes. Au fil du temps, une dynamique humaine et sociale s’est construite et étoffée, alimentant l’attractivité de cette partie de la Montagne. Les nouveaux habitants ont des profils hétérogènes, tant par leur origine (des Français, des Nord-Européens), leur profil socioprofessionnel et les motivations de leur installation. Mais souvent, ils partagent des valeurs et des pratiques liées à la volonté de « travailler autrement, vivre autrement » . L’arrivée de nouvelles populations, dans la Montagne limousine et plus généralement dans l’ensemble de la région, est accompagnée par des actions politiques : depuis 1999, le Limousin a une politique d’accueil qui vise à favoriser et accompagner les nouvelles installations. Des dispositifs variés (aides financières et à la recherche d’emploi, mise en contact avec les acteurs du territoire) ont été mis en place et sont déclinés à l’échelle régionale, trouvant aussi un relais local à travers les Pôles locaux d’accueil ou des associations, comme De Fil en Réseaux.

Redéfinir « l’ici »
« Dans leur démarche il n’y a aucune territorialité. C’est géographie zéro ». Le maire d’une commune nord-occidentale de la Montagne limousine s’exprime ainsi à l’égard des nouveaux habitants de sa commune, qui représentent presque la moitié de la population. Tout en étant conscient de l’importance de leur présence et ouvert à leur participation à la vie locale, il explique que, à la différence des habitants originaires du lieu, ils ont une connaissance et une pratique très limitées du territoire d’installation et un mode d’habiter qui les conduit à chercher leurs relations sociales en dehors de « l’ici ». De plus, leur instabilité résidentielle ne ferait qu’augmenter un manque d’investissement territorial.
« L’ici », tel que le conçoivent ce maire et une partie des habitants natifs de la Montagne, représente la commune, échelle de la sociabilité et du vivre ensemble. Cette échelle paraît bien étroite pour de plus en plus d’habitants, pour qui les pratiques spatiales et sociales ne sont pas concentrées dans la commune, mais s’organisent sur un territoire plus large. Pourtant, les nouveaux habitants se sentent bien « d’ici » et rattachent leur identité spatiale au lieu de vie. Sauf que ce lieu de vie n’est pas forcément la commune, mais se situe à une autre échelle, qui correspond souvent à un micro-territoire regroupant plusieurs communes, dans lequel se déroule leur vie professionnelle, sociale, associative. Ce sentiment traduit un changement dans les échelles de vie quotidienne qui ne concerne pas seulement les pratiques, mais aussi l’appartenance.
Ainsi, le sentiment d’appartenance n’est pas confiné dans les limites communales, mais s’adapte à la mobilité et inclut l’espace de la vie quotidienne dans son ensemble

La construction d’une appartenance

La construction de l’appartenance territoriale dans la Montagne limousine peut être vue comme un processus individuel et collectif. Elle doit aussi être lue dans le contexte particulier de ce territoire, marqué par une identité forte et distinctive, à laquelle les nouveaux habitants tiennent à se rattacher. Le territoire d’appartenance est souvent identifié, par les nouveaux habitants,
comme le « Plateau » (de Millevaches). […] Cette légitimation s’appuie sur des éléments propres au territoire et à son histoire, qui sont mobilisés afin de faire émerger un « fil rouge » entre le passé du lieu et son présent. Par exemple, les nouveaux habitants évoquent la pauvreté et l’enclavement de la région, sa marginalité économique, devenus, pour certains, des valeurs positives et revendiquées, qui participent à l’attractivité de la région. Ainsi cette retraitée originaire de Paris qui, parmi d’autres régions du Massif central, a choisi le plateau de Millevaches car : « je cherchais une région où l’argent ne compte pas, où il n’est pas une motivation de relation entre les
êtres humains, où il faut faire un effort pour vivre autour de soi ». Les idéaux de décroissance, de solidarité, l’envie de consommer moins et autrement représentent clairement un trait d’union entre l’histoire de la région et les choix de vie actuels des nouveaux habitants. La construction de l’appartenance emprunte aussi à l’histoire politique de la région : le Limousin, et encore plus la Montagne limousine, sont identifiés comme des terres « rouges », où, des luttes paysannes aux luttes ouvrières jusqu’à la Résistance, s’affirme une continuité historique autour des valeurs de la gauche.

Mais c’est aussi dans le présent que les nouveaux habitants construisent leur appartenance et leur ancrage. En effet, la Montagne limousine offre un tissu associatif dense et très actif : de nombreuses associations, coopératives ou entreprises sont créées et animées par de nouveaux habitants. Une ressourcerie, une coopérative spécialisée dans l’éco-construction et l’urbanisme durable, une crèche associative, une auto-école associative, une agence de rédaction, une télévision locale… et la liste n’est pas exhaustive. Ces initiatives, dans des secteurs variés, naissent aussi pour pallier un manque de services dans un territoire peu « rentable » pour les services publics. Ces projets, souvent novateurs, impulsent une dynamique sociale, économique et culturelle, et sont vecteurs de développement territorial. Par leur rôle moteur et leur investissement dans ces initiatives, les nouveaux habitants sont des acteurs territoriaux de premier plan, ce qui contribue à affirmer leur ancrage local.


Être ici, être d’ici à temps déterminé

La « fabrique » d’une appartenance territoriale permet aux nouveaux habitants de se faire une place sur le territoire d’installation ; toutefois, appartenance n’est pas forcément synonyme de stabilité et elle continue à cohabiter avec des formes de mobilité. De nombreux migrants n’en sont pas à leur première migration, pour des raisons liées aux études, à l’emploi, au cadre de vie ; leurs parcours dessinent des trajectoires parfois complexes qui montrent une relation souple aux territoires. Ils sont par ailleurs nombreux à envisage une nouvelle migration, pour des motivations différentes. Cela n’entache en rien leur investissement local, ni leur sentiment d’appartenance, qui s’exprime surtout à l’égard de la dynamique locale plus qu’aux lieux en eux-mêmes. Comme l’explique ce jeune, installé dans la Montagne limousine depuis une dizaine d’années, et activement engagé dans de nombreuses associations et initiatives locales : « je pense que je pourrais être amené, selon un projet, une rencontre,un truc, à partir. C’est ça aussi d’être migrants, quand on a migré une fois, c’est moins… je ne suis pas viscéralement attaché au plateau. (…). En gros, ici c’est chez moi parce que c’est ici que j’ai construit des liens ». Comment interpréter cette volonté de quitter le lieu d’installation, en dépit d’un fort sentiment de satisfaction de l’ici et d’une implication dans le territoire ? Et comment la nouvelle migration envisagée se concilie-t-elle avec le sentiment d’appartenance et l’ancrage territorial ?

La perspective d’une nouvelle mobilité ne signifie pas forcément un manque d’ancrage ou un sentiment d’appartenance faible, elle révèle plutôt de nouvelles formes d’ancrage et d’appartenance. En effet, si certains nouveaux habitants conçoivent leur ancrage comme durable et n’envisagent pas de repartir, d’autres pensent leur installation à temps déterminé : elle peut durer quelques années voire quelques décennies, et partir ailleurs reste un horizon. L’installation ici correspond à une étape de leur trajectoire résidentielle, à un moment de leur cycle de vie. […] Cela montre non seulement un rapport dynamique à l’espace, mais aussi des ancrages « réversibles ». L’idée de réversibilité vient qualifier une relation aux lieux qui devient plus fluide et des ancrages qui ne sont pas définitifs et peuvent être recréés sur d’autres territoires. Cela ne signifie pas pour autant que les territoires soient interchangeables, puisque pour la plupart des nouveaux habitants le territoire est une dimension importante de leur projet personnel et professionnel. […]

Des enjeux pour les politiques d’accueil

Mobilités résidentielles, installations à temps déterminé, ancrages réversibles… la politique d’accueil est appelée à considérer ces nouvelles dynamiques, dans la Montagne limousine comme dans d’autres territoires en butte au même phénomène. Ces politiques visent à créer les conditions pour des installations stables et durables, comme en témoignent les actions d’accompagnement des nouveaux habitants après leur installation. Comment expliquer aux acteurs de cette politique et aux élus que les personnes aidées ne resteront qu’un « bout de temps » ? Il parait en effet difficile d’investir dans des installations qui seront probablement temporaires, et décourageant de se dire que les ménages soutenus, y compris financièrement, partiront un jour vers d’autres territoires. De fait, quand un nouvel habitant repart, cela est souvent vécu comme un échec, comme si quelque chose n’avait pas marché dans son installation. Si c’est une déception pour les élus qui se sont investis dans l’accueil, pour des élus dubitatifs sur la pertinence des politiques d’accueil, les départs deviennent un argument de plus justifiant leur position.
Pourtant, départ n’est pas toujours synonyme d’échec à l’aune d’un parcours résidentiel en évolution. En outre, même si les installations sont temporaires, les nouveaux habitants constituent une ressource pour le territoire, contribuant à la vie économique et sociale. En ce sens, les politiques d’accueil ont intérêt à soutenir des installations pour la dynamique territoriale qu’elles induisent et permettre sa continuité sur le territoire. Le défi qui se présente aux techniciens de l’accueil et aux élus est celui d’intégrer aux politiques les nouvelles formes de mobilité et d’appartenance en acceptant que les territoires d’installation ne soient parfois qu’une étape pour les migrants, mais une étape susceptible de contribuer au développement local.


Image : A. Voisin, empruntée au site du parc naturel du Limousin (http://www.pnr-millevaches.fr/-Album-photos-)

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