« Les artisans de la gentrification rurale »

Le sociologue Marc Perrenoud a travaillé sur les mutations qui touchent les métiers de l’artisanat dans une zone rurale, les Hautes Corbières. Ses travaux sont disponibles en intégralité ici et .


Les mutations d’un villages des Hautes Corbières

Village médiéval au cœur des Corbières, N. constitue probablement l’exemple le plus abouti de la mutation du contexte local. Pendant les années 1970-1980 une communauté de familles proche du modèle des communautés religieuses de l’Arche initiées par Lanza del Vasto est venue s’adjoindre à une importante population locale de « néo-ruraux » d’un modèle plus classique. Certains membres de la communauté ont survécu à la déliquescence du mouvement à la fin des années 1980 et sont toujours installés au village, des sculpteurs et peintres d’icônes se sont fait artisans d’art et ont ouvert des boutiques, d’autres pressent de l’huile d’olive et, en se fondant dans la masse des néo-ruraux actifs (enseignants, fonctionnaires, éleveurs, maraîchers etc.), la plupart se sont progressivement intégrés au cours de la dernière décennie à une population villageoise indigène affaiblie par l’exode rural et la crise des modèles économiques traditionnels. Parallèlement à la communauté, à la fin des années 1970, quelques jeunes intellectuels toulousains militants maoïstes se sont aussi installés près du village pour se rapprocher du Comité régional d’Action viticole (syndicat radical), puis ont fondé au cours des années 1980 une maison d’édition aujourd’hui bien connue et dont le siège social est toujours à N.. Sous l’impulsion des ces individus bien implantés à la fois localement et dans les milieux intellectuels toulousains, montpelliérains et parisiens (édition, production audiovisuelle) sont apparues à N. différentes manifestations culturelles dont certaines, bien que de dimensions modestes, ont pu réunir des acteurs de premier plan des mondes des arts et de la culture (philosophes, comédiens et écrivains en particulier). Autre avatar de l’inflexion du contexte local, drainant encore une autre population, le tourisme culturel s’est construit en distinction, en stricte opposition à un tourisme balnéaire souvent considéré comme un des plus sordides de la côte méditerranéenne. Ainsi, le caractère largement « sauvage » du pays a attiré de nombreux touristes « parisiens » (le terme désigne tout habitant du Nord de la Loire) ou « anglais » (Grande-Bretagne, Benelux, Allemagne, Scandinavie) à la recherche du « Sud » et certains, la retraite venant, se sont installés à l’année pour devenir d’authentiques gentrifieurs (violoncelliste hollandaise, éleveur de chevaux anglais, sculpteur danois, pour ne citer que quelques exemples de quinquas et sexagénaires désormais installés).


Les trois figures d’artisans : bricoleur, professionnel et artiste

La première figure, la plus familière sur le terrain local traditionnel, est celle de l’artisan bricoleur. Peu fortuné, peu équipé, formé sur le tas, travaillant souvent au noir pour les viticulteurs du canton comme son père ou son oncle le faisait avant lui, cet artisan inscrit son activité dans le régime de la « bricole ». […]

En plein développement depuis une quinzaine d’années, la figure de l’artisan professionnel tend à supplanter la précédente à l’échelle du département. Même chez les « héritiers », enfants ou neveux des artisans fonctionnant jusqu’alors dans l’informalité, beaucoup souhaitent rompre avec la bricole et on voit se multiplier les jeunes « professionnels ». […] Opérant une rupture (pas toujours facile) avec la « culture de métier » coutumière, l’artisan devient à la fois entrepreneur et technicien supérieur, détenteur d’un « savoir » théorique et développe alors une « culture professionnelle ». […]

Troisième figure sociale de l’artisan du bâtiment, l’artisan-créateur met en œuvre des dispositions qui lui permettent de se singulariser, de se distinguer pour avoir en quelque sorte « un coup d’avance » sur les professionnels. Cette nouvelle figure sociale de l’artisan du bâtiment est apparue au cours des dix dernières années, alors que la demande était plus forte que jamais de la part des gentrifieurs (étrangers ou venant des métropoles voisines) et que les enfants de néo-ruraux entraient dans la vie active.


Marc Perrenoud, « Artisanat et gentrification rurale en France méridionale », SociologieS.

http://journals.openedition.org/sociologies/3991

Voir aussi :

Marc Perrenoud, « Les artisans de la  »gentrification rurale » : trois manières d’être maçon dans les Hautes-Corbières », Sociétés contemporaines, 2008/3, n° 71, p. 95 à 115.

https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2008-3-page-95.htm


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